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Censure, autocensure et liberté d’expression en bibliothèque : compte-rendu de la matinée d’échanges du 28 mai 2015

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 Cette matinée d’échanges autour de la censure et de la liberté d’expression fait suite aux évènements d’actualités récents qui se sont invités dans les bibliothèques : l’affaire du genre en février 2014 et l’affaire Charlie en janvier 2015. Certaines bibliothèques des Yvelines ont dû faire face à des tentatives de censure, parfois très virulentes, et se sont senties bien seules dans la tourmente. Comment réagir ? Sur quels textes s’appuyer ? Comment gérer les relations avec les élus dans ces moments critiques où les considérations et les intérêts des politiques divergent de ceux des bibliothécaires ?

Mais avant d’en arriver aux pressions extérieures qui, dans certains contextes politiques comme les campagnes électorales, peuvent s’emballer et déstabiliser les bibliothécaires en les plaçant sur un échiquier dont ils ne maîtrisent pas les règles, nous allons évoquer d’autres formes de limitation de la liberté d’expression, qu’elles proviennent de parents inquiets quant aux lectures de leurs enfants ou de nos élus, choqués par l’achat de certains documents.

Merci aux bibliothécaires qui ont bien voulu nous apporter leur témoignage et nous faire partager leurs expériences, retranscrites dans ce compte-rendu de manière anonyme.

Répondre à des parents inquiets :

 Un parent s’inquiétant des sujets (ou du degré de violence) de documents pour enfants n’est pas un censeur… mais une réponse appropriée à ce public permet d’éviter un emballement du débat. Sans régler toutefois le problème des parents qui s’interrogent mais n’en parlent pas aux bibliothécaires.

Témoignage de ce qui est pratiqué au sein du secteur jeunesse d’une bibliothèque.

Les inquiétudes des parents à la bibliothèque quant aux lectures de leurs enfants sont ici de deux ordres principalement : la violence et l’homosexualité.

 La première attitude est d’écouter attentivement et de favoriser le dialogue avec les parents qui s’interrogent ou contestent la présence de tel ou tel titre dans le fonds. On fera porter la discussion sur le fond du livre en replaçant le sujet à polémiques dans le contexte social : ce thème est présent en littérature jeunesse car c’est un débat de société.

 On pourra rappeler que l’édition jeunesse est soumise à la loi de 1949 qui conditionne la publication d’un livre au visa de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence (CSCPJ) qui vérifie que le contenu (illustration, écrit, publicité, etc.) ne présente pas de caractère pornographique, ne valorise pas des crimes ou délits ou tout comportement pouvant nuire à la moralité des jeunes (violence, atteinte à la dignité humaine, trafic de stupéfiants) ou inspirer des préjugés ethniques.

 On pourra également se référer à sa charte des collections et son souci de pluralité, d’ouverture sur le monde et d’aide à la réflexion. On expliquera que les achats dans une bibliothèque ne sont pas le fruit du hasard mais proviennent d’une sélection établie aux regards d’articles critiques et d’échanges avec d’autres professionnels du livre (bibliothécaires, libraires…).

 On rassurera en soulignant, quant à l’homosexualité par exemple, qu’on ne développe pas un rayon entier sur la question mais qu’on doit disposer de quelques titres qui reflètent les enjeux de société. On rappellera que la bibliothèque est fréquentée par des lecteurs aux profilx très différents et que certains parents pourraient s’étonner à juste titre de l’absence de titres jeunesse sur l’homosexualité.

 On défendra la liberté pour l’enfant de découvrir et de penser par lui-même et on valorisera le dialogue parents-enfants tout en prenant en compte que bien souvent, les parents inquiets et réactifs sont des parents qui craignent d’aborder ces sujets de discussion avec leurs enfants.

 A propos des livres jugés violents (par exemple les Cherub, souvent cités par les parents), on mettra en avant les phénomènes éditoriaux qui veulent qu’une série au long cours accompagne l’enfant sur plusieurs années et donc « se durcisse » au fil du temps et des préoccupations de l’enfant. On ne manquera pas de rappeler que les enfants sont confrontés à la violence au cinéma, à la télévision, dans les jeux vidéos et que cette violence-là est bien plus marquante que celle présente dans les livres.

 Le choix a été fait dans cette bibliothèque de rassurer les parents et de les guider en apposant une marque distinctive sur les livres quoi ne sont pas appropriés au moins de 13 ans.

Quand les élus font pression :

 Petite remarque en introduction : Que penser d’un élu qui, lors de son investiture, se sent en devoir d’annoncer qu’il ne s’immiscera pas dans les listes d’acquisition des bibliothèques du territoire ?

Témoignage d’une bibliothécaire :

L’’incident a lieu en février 2014, après l’intervention médiatique de Jean-François Copé incriminant l’album jeunesse « Tous à poil ».

 Un lecteur se plaint de trouver dans les bacs l’album « La fête des deux mamans ». La directrice de la bibliothèque est convoquée par son élu de tutelle. Elle justifie la présence de l’album mais on lui répond qu’il n’y pas de public pour ce genre de livres dans la ville. La directrice est contrainte de placer le livre en réserve d’où il n’est ressorti qu’à l’arrivée de l’équipe municipale suivante, après autorisation expressément requise.

 Deuxième cas évoqué :

Quelques jours après l’attentat à Charlie Hebdo, alors que le maire de la ville avait organisé des rassemblements devant la mairie et affiché son soutien à Charlie…

 La directrice de la bibliothèque, sans en référer en mairie mais convaincue d’être au diapason, affiche sur les façades vitrées de nombreuses Une de Charlie Hebdo. Le service communication salue son initiative mais lui demande de tout retirer au prétexte que « l’événement » n’était pas relayé sur les différents supports de communication diffusés.

Dans les deux cas, le maire a évidemment toute autorité pour prendre cette décision, les directrices, soumises au devoir d’obéissance du fonctionnaire, n’avaient d’autre choix que d’optempérer.

Dans le premier cas, cependant, si ce genre de demandes de la part d’un élu devient courante et systèmatique, il est possible de recourir au groupe éthique de l’ABF (saisie par les instances régionales) pour obtenir conseil, ou à l’Inspection Générale des bibliothèques (instance nationale chargée du contrôle des bibliothèques) à titre informel, car l’IGB ne peut agir officiellement que si elle est saisie par le maire.

Quant au second cas, il illustre bien que ce qui peut paraître évident à un moment pour un bibliothécaire ne l’est pas forcément ni pour le service communication, ni pour les élus… Sur des domaines aussi sensibles que ne l’était l’affaire Charlie, il vaut mieux s’assurer de l’accord (et du soutien en cas de problème avec un lecteur) de son autorité de tutelle.

Dans ce cas, il faut bien prendre le temps d’expliciter les projets aux élus, de les restituer dans leur contexte, et essayer de « sentir » les problématiques des élus, qui ne sont pas celles des bibliothécaires.

Quand la bibliothèque est confrontée à des groupes de pression :

Les témoignages suivant évoquent tous la polémique autour du genre et de l’ABC de l’égalité. Les incidents relatés se sont passés en février 2014, en pleine campagne électorale pour les municipale…

 Premier témoignage (cf exemples de courrier en annexe)

 Une lectrice, habituée de la bibliothèque, interroge individuellement les bibliothècaires jeunesse sur les modalités d’acquisition, puis pose par courriel au directeur de la bibliothèque des questions sur les choix d’acquisition. Elle se réfère à une liste d’ouvrages relative à l’ABCD de l’égalité recommandée aux enseignants, extraite d’un site internet institutionnel, et remet en cause la présence dans le fonds de certains titres figurant sur cette liste.

 Elle demande ensuite à le rencontrer : il justifie la présence de ces livres dans le fonds, refuse de les retirer ou de les rendre inaccessibles aux enfants et reçoit le soutien de son élu de tutelle. Une fin de non recevoir, factuelle et argumentée, est envoyée à la lectrice, validée par l’élu à la culture.

 Cette lectrice, au vu de son argumentaire et de ses éléments de langage que l’on pouvait retrouver sur le blog des « catholiques laïcs » dénommé le « Salon beige », certainement pas en son nom propre… D’autant que d’autres bibliothèques non loin étaient confrontées en même temps, dans les mêmes termes, aux mêmes demandes formulées par d’autres usagers (cf témoignages suivants).


Deuxième témoignage :

Dans ce cas précis, l’affaire a duré une dizaine de jours et a pris de l’ampleur…

 Trois messages sont adressés au maire via le site internet de la ville concernant la présence à la bibliothèque de livres impropres. Le maire cherche à consulter les livres, s’enquiert de l’avis du directeur de la bibliothèque puis lui demande de rédiger une réponse (qui sera validée par la mairie avant envoi). Quelques jours plus tard, le blog Salon beige reprend in extenso la réponse officielle du directeur de la bibliothèque en la dénonçant. L’affaire s’emballe encore plus quand la ministre de la Culture de l’époque intervient dans les médias en disant qu’il est intolérable que des lecteurs fassent pression sur une bibliothèque. Relais dans la presse nationale, intervention discrète des renseignements généraux … Le maire s’inquiète sérieusement. Le directeur de la bibliothèque reste ferme dans ses convictions et le maire décide de tenir bon.

 Troisième témoignage

 Confrontée aux mêmes problèmes, à la même époque, cette directrice de bibliothèque s’est trouvée impliquée contre son gré dans un emballement médiatique. Le maire de la ville, pour tenter de calmer les censeurs qui agissaient également à des fins de déstabilisation politique en pleine campagne électorale, a organisé une conférence de presse au sein de la bibliothèque (France info, BFM TV, Yvelines première…). Prévenue à la dernière minute, assaillie par la presse, elle a tenté de répondre au mieux en restant factuelle, mais s’est sentie piégée, instrumentalisée et n’a pas pu maitriser l’image renvoyée par les médias qui attendaient du sensationnel.

 Le maire, quant à lui, ne s’est pas rangé du côté des censeurs mais a ménagé la chèvre et le chou dans la réponse officielle qu’il a donnée (garder les livres dans le fonds mais les mettre hors de portée des enfants).

 Les bibliothécaires ont été très affectés par cet épisode, d’autant que certains livres ont été retrouvés vandalisés (pages déchirées ou collées). Les débats ont été intenses au sein de l’équipe quant aux réponses à apporter au jour le jour face à ces usagers déterminés mais une sorte de résistance passive s’est organisée pour maintenir coûte que coûte la présence (et la visibilité) des livres incriminés. D’autant qu’ils étaient souvent empruntés…

Quatrième témoignage :

A la même époque, cette directrice de bibliothèque a reçu une quarantaine de courriels en une après-midi parce que son adresse professionnelle avait été diffusée sur le blog du Salon beige. Une réponse a alors été rédigée par la directrice et remaniée par l’élu à la Culture. Les contacts avec la presse, qui a demandé des informations et réactions, ont été gérés par le service communication, la ville ne s’est pas exprimée sur le sujet. Cette campagne n’a eu aucun effet concret, aucun usager ne s’est manifesté.

Dans ces cas d’une instrumentalisation des bibliothèques dans une campagne électorale, la situation est délicate à gérer, il faut agir dans l’urgence et sous la pression, en gardant beaucoup de recul, affirmer ses principes avec force et conviction, tout en respectant la hiérarchie et les circuits de décision. Les groupes de pression interpellent les bibliothécaires personnellement, cherchent à mieux les connaître pour mieux les manipuler, utilisent leur adresse mail professionnelle nominatives diffusent leur réponse sur internet … La tempête médiatique est particulièrement difficile à vivre, il faut gérer l’image et le discours dans l’urgence. Dans cette situation, le soutien de collègues et d’associations professionnelles, pour avoir des informations sur ce qui se passe est fondamental.

Autocensure :

La matinée se termine par un tour de table, au cours duquel est discuté l’autocensure pratiquée par les bibliothécaires dans la constitution des collections. : faut-il proposer, le livre d’Eric Zemmour, 50 nuances de Grey et combien de ses dérivés, ne s’abrite-t-on pas trop souvent sous des prétextes budgétaires ?

Deux bibliothèques témoignent proposer l’une Minute, l’autre Valeurs actuelles au public (aux côtés de périodiques d’autres tendances politiques) et de réactions de rejet des équipes, qui demandent à ne pas faire la promotion d’idées qu’elles ne cautionnent pas. Le public ne réagit pas sur ces titres.


CONCLUSION : Ce qu’il ressort de cette matinée d’échanges :

 

– Le bibliothécaire est souvent désemparé devant les tentatives de limitation de la liberté d’expression d’où l’importance de faire appel au soutien et à l’aide d’associations, de collègues. Le soutien au sein de sa structure est également primordial, soit par un supérieur hiérarchique (à la direction des affaires culturelles ou à la direction générale), soit par les élus eux-mêmes. La réponse face aux censeurs doit être collective pour être efficace.

– Maintenir le dialogue ouvert avec ses élus et respecter la hiérarchie.

– Rester ferme et assumer ses choix (ce qui implique qu’ils soient conscients et raisonnés).

– Faire en sorte que toutes les plaintes et protestations directes des lecteurs soient traitées à la direction de la bibliothèque (protéger l’équipe).

– Lors de crises avec emballement politique et médiatique, rester factuel dans toutes ses réponses, essayer de prendre du recul et ne pas céder à l’émotion. Laisser les services communication répondre aux média, éventuellement répondre « en off » Se dire que cela va se calmer (ce qui arrive plus vite qu’on ne le pense sur le moment).

– Savoir lâcher du leste sur un titre en le retirant temporairement des fonds si les circonstances sont trop tendues, mais tenir bon sur l’équilibre et la pluralité des collections.

Et n’oublions pas que la forme la plus courante et la plus insidieuse de censure en bibliothèque est celle pratiquée par les bibliothécaires eux-mêmes, soit en écartant des listes d’acquisition des documents qu’ils jugent a priori inadaptés selon leurs propres critères de valeur, soit en répondant positivement à chaque demande d’achat des lecteurs et en excluant systématiquement tout document qui pourrait être sujet à polémiques (autocensure). Cela vaut également pour la programmation culturelle.

Les moyens d’y remédier ? Établir des listes d’acquisition par sélection et non par exclusion et échanger avec des collègues autour de ces mêmes listes.

 

Pour aller plus loin

 

 

Les textes de loi :

En France, aucune loi n’aborde la question de la censure en bibliothèque : soit les livres sont autorisés à la vente, et les bibliothécaires peuvent les faire figurer dans leurs collections, soit le livre est interdit à la vente et il ne peut pas être acheté.

Deux lois régulent l’édition :

  • Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT000006070722&dateTexte=20080312

 

  • Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT000006068067&dateTexte=20100817

 

Les textes de référence :

 

Des textes de références, définissant le rôle des bibliothèques, permettent d’appuyer une réflexion ou un argumentaire :

  • Le manifeste de l’Unesco sur la bibliothèque publique :

http://www.unesco.org/webworld/libraries/manifestos/libraman_fr.html.

  • Le code d’éthique de l’IFLA :

http://www.ifla.org/files/assets/faife/codesofethics/frenchcodeofethicsfull.pdf

  • La Charte des bibliothèques

http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/1096-charte-des-bibliotheques.pdf

  • Le code de déontologie du bibliothécaire, de l’Association des Bibliothécaires de France

http://www.abf.asso.fr/6/46/78/ABF/code-de-deontologie-du-bibliothecaire?p=3.

 

Se faire aider :

L’Asssociation des bibliothécaires français met à disposition sur son site internet une fiche pratique « Que faire en cas d’urgence », régulièrement mise à jour :

http://www.abf.asso.fr/6/44/52/ABF/que-faire-en-cas-d-urgence-?p=4.

Il est également possible de saisir :

  • Le comité d’éthique de l’ABF, via les instances régionales de l’ABF :

http://www.abf.asso.fr/2/119/242/ABF/comite-d-ethique-presentation?p=7

 

  • L’inspection des bibliothèques :

http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid21640/organisation-de-l-i.g.b.-inspection-generale-des-bibliotheques.html.

 

Livres, articles… pour approfondir la question :

KULHMANN, Marie. Censure et bibliothèques au XXe siècle. Cercle de la Librairie, 1989.

«Dossier censure ». Bibliothèque(s), no 41-42 (décembre 2008): p 8-91.

http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/index-des-revues?id_numero=59547&type_numero=PDF#haut

CALENGE, Bertrand. « A propos de la censure en bibliothèque. ». Blog Bertrand Calenge : carnet de notes, 1er février 2013.

https://bccn.wordpress.com/2013/02/01/a-propos-de-la-censure-en-bibliotheque

CALENGE, Bertrand. « Les bibliothèques et le genre : quand la polémique s’installe. » Bibliothèque(s), no 77 (décembre 2014): 30‑33.

DUQUENNE, Isabelle, EBOLI, Gilles et VANDERHAEGEN, Jean. Au regard des collections. Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 5, 2015

http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2015-05-0072-007

 

 

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